La seule façon de se libérer de l’emprise de l’ego est de reconnaître sa nature illusoire.

DES JEUX VIDÉOS AU JEU DE LA VIE

Certains jeux vidéo disposent de magnifiques graphismes, d'un foisonnement de possibilités et d'une grande liberté de mouvement, de personnages imaginaires étonnants et de scénarios prenants. À la différence d'un film ou d'un roman, nous pouvons intervenir dans le déroulement de l'histoire et cette distraction m'apparaît comme une intéressante illustration du grand jeu de la vie.
   
Le personnage que je dirige, sur l'écran, me procure différentes sensations au cours de ses aventures plus ou moins dangereuses. Lorsqu'il chute accidentellement dans un précipice, l'impression de tomber dans le vide est très réaliste. La surprise et la peur sont bien là quand une créature volante attaque soudainement dans le dos, de même que le désir d'aller ouvrir les coffres dissimulés sous l'eau, dans des grottes ou au coeur de forteresses. Un des grands plaisirs est de se confronter à des situations variées, inhabituelles, menaçantes, alors que je suis en sécurité dans le salon. Quand le héros se fait rétamer par un adversaire plus malin ou plus puissant, cela me contrarie mais je peux reprendre la partie juste avant le décès pour chercher une autre stratégie.
   
Lorsque j'éteins l'écran, je ne cesse pas d'exister parce que l'univers virtuel s'évanouit. Je change simplement d'environnement en retrouvant le personnage que nous appelons moi. Une des différences avec le monde numérique est que les blessures ne guérissent pas aussi rapidement, que le corps une fois mort ne permet pas de revenir quelques minutes ou quelques heures en arrière pour jouer la partie différemment. Il n'y a pas non plus de télécommande pour mettre en pause les événements quand cela nous arrange.

Dans la vie dite réelle, pendant longtemps j'étais persuadé d'être l'auteur de mes pensées et de mes émotions. C'est moi qui décidais d'aller ici ou là, qui choisissais cette option plutôt qu'une autre, qui m'attachais à certaines convictions en toute liberté. Cependant, je n'ai pas conçu le programme qui a créé l'univers physique, je n'ai pas eu mon mot à dire en ce qui concerne le corps qui m'est attribué, le milieu social où j'ai débarqué, les principaux traits de ma personnalité. Tout cela s'est mis en place à partir de forces extrêmement puissantes et complexes dont la plus grande partie m'échappe.

Un jour, j'ai eu l'idée saugrenue d'arrêter pendant une heure le défilé incessant de réflexions et de rêveries, de souvenirs et de projets, de jugements et de comparaisons, de savoirs et de doutes, etc. Malgré ma détermination, ces mouvements qui paraissaient être les miens n'ont pas voulu stopper leur ronde deux petites minutes ! Ce fut un choc de découvrir que l'activité mentale et émotionnelle ne demande pas mon avis pour se produire, qu'elle n'obéit pas à ma volonté quand je lui demande de se mettre en veilleuse. En me décollant d'elle pour la première fois, j'ai pu admirer sa grande habileté pour me laisser croire que je la dirigeais...
   
Un des points communs que je perçois entre la vraie vie et les distractions numériques est l'emboîtement de différents niveaux de réalité. Le personnage sur l'écran ne décide pas de ses mouvements, il ne fait qu'exécuter ceux qui lui sont indiqués par un joueur situé sur un autre plan. De même, le moi auquel nous nous identifions fortement et qui est persuadé de son autonomie exécute des actions qui lui sont régulièrement soufflées par des joueurs plus vastes. Je m'explique. L'élan de vie qui fait battre notre coeur chaque seconde n'est pas personnel, même s'il se colore avec chacun. Cet élan s'enracine au-delà du moi et de ses préoccupations, heureusement pour notre santé. Les individualités apparaissent et disparaissent, comme les étoiles, mais l'existence continue et en génère de nouvelles à foison. À mes yeux, l'immensité vivante qui palpite sous une myriade de formes est le joueur initial. Elle a lancé le chantier des décors somptueux où nous évoluons, le scénario général et l'intrigue de l'aventure. Elle est capable de mener des milliards de parties simultanément, à travers chaque personnalité qu'elle anime discrètement. Ce joueur hors catégorie n'est pas réductible au plan physique, mental ou émotionnel, de même que je ne suis pas confiné dans mon téléviseur.

À côté du héros qui s'active sur l'écran, de la personne qui prend plaisir à le diriger et de l'énigmatique créateur du jeu de la vie, je distingue un autre intervenant majeur. Il s'agit de l'affreux jojo qui empêche les gens d'être heureux.

Dans l'univers virtuel, ce perturbateur prend la forme d'une panoplie de créatures surnaturelles angoissantes, d'humains manipulateurs et brutaux qui veulent tailler en pièces le personnage principal. Il ne faut surtout pas que ce dernier parvienne à sauver la belle qui fuit désespérément devant des hordes d'ennemis ou le pauvre enfant qui est détenu injustement.

Dans la vie réelle, nous avons aussi quelques beaux spécimens de dictateurs sanglants, de vampires économiques ravageurs, de petits bourreaux du quotidien. Si les obstacles au bonheur se situaient uniquement à l'extérieur, il serait sans doute plus facile de les transformer. Hélas, aux douleurs liées à des événements (comme la perte d'un proche, des violences verbales ou physiques, une maladie), s'ajoute régulièrement un lot de souffrances venant d'une partie de notre psychisme qui se retourne contre soi au lieu de nous soutenir dans l'épreuve ! Parfois, l'activité mentale se transforme en véritable tyran intérieur qui harcèle la personne de reproches et de dénigrements. En voyant cette dictature portative à l'œuvre, on dirait qu'il y a un bug dans le logiciel dont l'objectif est normalement de s'amuser...

L'activité mentale est très précieuse quand elle permet de s'adapter efficacement aux différentes circonstances. L'envoi d'un engin spatial qui a voyagé dix ans et sur des millions de kilomètres avant de se poser sur une petite comète illustre les formidables capacités des savoirs, des calculs, des anticipations et des créations technologies. Cependant, lorsque j'observe attentivement ce qui me traverse l'esprit du matin au soir, la plupart des pensées et des réactions sont mécaniques et répétitives. Non seulement elles n'offrent aucun débouché pratique, ludique ou créatif, mais certaines se complaisent dans les lourdeurs et des complications fictives. La dynamique intérieure qui s'accroche aux souffrances passées, qui les perpétue en générant des drames à n'en plus finir et qui propose des solutions vouées à l'échec semble vouloir s'approprier et freiner le mouvement expansif de la vie. Ce nouveau joueur, sorti de nulle part, s'impose comme une évidence en alternant le charme hypnotique et un ensemble de limitations. Il entretient savamment un brouillard de peurs, de pensées vaines et de cauchemars qui limitent singulièrement les richesses de l'aventure existentielle. Mais il est incontournable et nous devons composer avec lui. Par chance, il existe en chacun une sorte de porte magique qui conduit vers un monde très différent de celui ce que nous connaissons...
   
Aux alentours de 18 ans, je me suis mis à rêver d'une grande transformation intérieure qui me libérerait définitivement de tous les tracas qui hantaient lourdement mes journées à l'époque. Dans les livres, toutes sortes de récits extraordinaires me fascinaient et j'ai commencé quelques pratiques pour accéder à ces merveilleux espaces de l'être. Sans grand succès, d'autres besoins étaient prioritaires. Deux décennies plus tard et après différentes explorations, ce n'est pas ce que j'imaginais qui est apparu.

Avec l'aide d'un charmant octogénaire à la barbe et aux cheveux blancs, sans trop savoir comment j'ai laissé de côté toutes les distractions et préoccupations qui défilaient pour regarder dans la direction opposée. Tout à coup et sans effort, je me suis trouvé dans une autre dimension. Le corps et les paysages étaient les mêmes mais celui qui les percevait n'avait plus rien avoir. Le moi était remplacé par un espace limpide plus léger que l'air, immensément vivant, toujours présent mais dont je n'avais pas conscience jusque-là. Dans cette qualité d'être aussi simple que naturelle il n'y avait plus de dehors : les autres et le ciel étaient contenus dans l'attention qui les contemplait. J'étais infiniment plus vaste que toutes les pensées, les émotions, les perceptions qui allaient et venaient. Il n'y avait personne pour juger qui que ce soit, une profonde bienveillance était là.

Quand le personnage avec lequel je m'amuse dans le monde virtuel se fait déchiqueter par un magnifique griffon royal, je n'ai même pas une écorchure. Je ne m'inquiète pas pour mon héros car il peut rejouer autant de fois que nécessaire pour s'en sortir en bon état.

C'est rarement aussi simple dans l'aventure humaine quotidienne. Si nous en avons le goût et avec un peu de persévérance, il est tout à fait possible de découvrir le passage qui conduit à notre nature profonde. Là où nous sommes tout à la fois un être singulier et l'immensité vivante. C'est une autre affaire de vivre la plupart du temps à partir de ce mystère silencieux. Pour nombre d'aventuriers, dont je fais partie, pas mal d'allers-retours se produisent avant une stabilité, dans les situations les plus ordinaires, de notre limpidité fondamentale. La belle qualité d'être que procure cette dernière me permet de prendre soin avec tendresse du corps et de l'individualité sans m'y réduire. Les drames se dégonflent plus vite et le quotidien s'allège nettement. Dans les relations - qui me sont précieuses - je confonds moins souvent et moins longtemps mes réactions et mes jugements avec l'autre. Je peux dire plus directement et avec douceur ce que je ressens. Parfois, des vagues de tendresse intérieure, qui me font un bien fou, surgissent sans cause particulière. Même l'activité mentale qui perpétue toutes sortes de tragédies ne m'apparaît plus comme un ennemi à terrasser. Ce dragon perd de sa consistance lorsque je discerne ses stratégies les unes après les autres, que j'en souris, que je les laisse moins envahir ma conscience.

Habituellement, les jeux vidéo d'aventure se terminent par un magistral combat. Cela peut être amusant sur l'écran où personne n'est véritablement tué. Dans l'expérience intérieure, la plus magnifique des victoires est l'abandon des armes et des identifications.

La vie originelle ne peut pas être blessée par les situations qu'elle met en scène car il est impossible d'abîmer ou détruire un espace vide, nous pouvons seulement l'occuper avec ceci ou cela. La seule chose qui me paraît grave dans l'aventure terrestre ce sont les souffrances, quelle que soit leur nature. Elles passent plus vite lorsque je les accueille sans les juger, que je les écoute avec tendresse, puis que je les invite à réintégrer l'espace paisible dont elles sont issues. Lorsque je suis dégagé des drames, la planète devient un superbe terrain d'exploration qui offre une grande variété de sensations et de saveurs, qu'il est délicieux de partager avec d'autres. C'est fantastique d'être, par moment, tout à la fois le personnage, le décor, le joueur et le spectateur ébahi par cette étonnante réalisation. Les trophées les plus réjouissants sont l'expérience de l'amour inconditionnel incarné, la joie d'être, la fluidité d'une existence sans frontières qui joue indéfiniment avec elle-même.

Patrice Roy
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