Que reste-t-il quand il n’y a plus de « je » avec ses concepts, ses goûts, ses intentions, ses peurs et ses propres souvenirs ? Il ne reste rien, juste un vide plein de vie, la vacuité. Quand je ne suis plus rien, je peux être tout.

POURQUOI L'IMPERSONNEL N'EXISTE PAS

Quoi que soit l’impersonnel, il s’exprime en réalité en tant que personnel, et la
liberté véritable ne peut pas venir au travers du déni ou du rejet de l’histoire
personnelle – il est en réalité au coeur de cette histoire, au coeur du désordre de
l’existence humaine. C’est là que brille la grâce.

Pensez à Jésus sur la croix. Là, au coeur de la souffrance la plus terrible –
exactement au centre des os cassés, de la peau et des muscles déchirés, le Divin
brillait, impersonnel et libre. Jésus était absolument humain et dans cette
humanité, absolument divin. Il n’a pas trouvé la liberté en s’échappant de la
croix, en rejetant le personnel. Non – la liberté, Dieu, la complétude était
exactement là au centre de la croix, où la vie et « ma vie » se croisent et se
détruisent. La liberté était, et est, la vie-même.

Nous, nous tous, vivons au centre de ce croisement – là, où la verticale (ce qui
est au-delà du temps et de l’espace) rencontre l’horizontale (le temps et
l’espace), où le véritable impersonnel (l’espace ouvert dans lequel apparaît cette
histoire) rencontre le personnel (l’histoire de « moi »). Et cela va jusqu’au point
de ne plus pouvoir utiliser les mots « personnel » et « impersonnel », car vous
n’avez aucun moyen de les séparer. Où commence l’un et finit l’autre? Peut-être
n’existe-t-il pas de ligne de séparation – au centre de la croix, il n’y a peut-être
que l’Un. Ce que je suis vraiment est peut-être inséparable de la vie-même, peutêtre
ai-je toujours été ce que je désire tant… peut-être…

Dans mon histoire (oui, une histoire apparaît ici – qui pourrait le contester ?) j’ai
passé des années à repousser le personnel, essayant de me débarrasser de mon
histoire personnelle, de m’installer dans l’Absolu, de rejeter le « quelqu’un » et
de devenir « personne ». Jeff était l’ennemi, je devais m’en débarrasser. Le soi
personnel était le diable, et seulement par la destruction du diable je pourrais
rencontrer Dieu. L’ego était le mensonge à éliminer, ou du moins c’était ce que
je croyais à l’époque. J’avais lu un grand nombre de livres spirituels et j’étais
arrivé à des conclusions sur la réalité – ne réalisant pas que mes conclusions
étaient en réalité des croyances personnelles. Les êtres humains sont des
créatures étonnantes. Nous pensons avoir trouvé la vérité objective, alors qu’en
fait nous nous sommes reposés sur une croyance subjective et nous l’avons
oublié.

Pendant un certain temps, « l’impersonnel » ressemblait à la liberté pour moi,
car le personnel était devenu invivable. Mon histoire personnelle (l’existence
relative) était devenu un enfer – je haïssais ma vie, je souffrais d’une terrible
phobie sociale, me vivais comme un échec total, je ne voyais aucun intérêt à
vivre – et donc échapper dans le paradis impersonnel, promis par les
enseignements de l’Advaita, prenait tout son sens. « Il n’y a pas de moi, il n’y a
pas de vous, pas de monde, pas d’autres, la souffrance n’existe pas, il n’y a
aucune responsabilité à aucun niveau » Ouah ! Quel confort pour le chercheur
épuisé ! Un aller pour la liberté loin de tous les problèmes du monde ! Alléluia !
– Aucune responsabilité, pas de passé, pas de choix – quel soulagement ! Je
pouvais faire et dire ce que je voulais, même blesser des gens intentionnellement
et cela n’avait aucune importance, puisque tout était l’Un et que de toute façon
je n’avais aucun choix. Du moins, je le croyais.

Je pensais être libre, et pendant ce temps le chercheur se nourrissait, se gavait de
tous ces nouveaux concepts de l’Advaita. Je pensais n’être personne, et, en fait,
mon histoire personnelle se régalait de l’idée même que j’étais « au-delà » ou
« au-dessus » du personnel. Je pensais être libre de toutes divisions, et, en
réalité, la « non-dualité et la « dualité » étaient en guerre, le « personnel » et
« l’impersonnel » se disputaient violemment. Je rejetais tous les chemins
spirituels et pratiques – ils étaient tous duels et basés sur l’ignorance. J’étais en
guerre avec tout enseignant qui semblait proposer un chemin personnel. Je
considérais ces enseignants comme « dualistes », parce qu’en s’adressant à une
personne et lui offrant un espoir quelconque, ils semblaient, en fait, nourrir la
recherche et maintenir les personnes prisonnières de leurs histoires. Les
enseignements impersonnels – ceux qui ne s’adressent pas à une « personne » et
n’offrent pas au chercheur non existant un espoir ou confort – étaient l’unique
vérité ; cela semblait être la seule progression logique. Et j’aimais prévenir les
gens contre ces enseignants dualistes qui gardaient les personnes prisonnières,
dans leur ignorance, et bien sûr lorsqu’on me questionnait à ce sujet (« Jeff,
n’est-il pas hypocrite d’appeler les autres enseignants « dualistes », alors que les
autres n’existent pas et que la dualité et une illusion ? »), je faisais marche
arrière et disais qu’il n’y avait personne ici avec une opinion sur quoi que ce
soit, et que tout était parfait telle que c’était. Oh oui, j’étais devenue très habile
avec les mots. Vous y êtes obligé lorsque vous devez défendre une position en
faisant comme s’il n’y avait pas de position à défendre. C’est comme cela que
les gourous sont nés. J’appelle cela le « piège de l’Advaita » – et à l’époque je
ne pensais pas être piégé – je pensais être libre. Souvent lorsque vous pensez
être libre, vous êtes en fait plus emprisonné que jamais.
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Toutefois la vie même est toujours au-delà de tous ces opposés. Elle est au-delà
du « soi » et du « non soi », de la « personne » et de la « non personne », du
« chemin » et du « non chemin », du « temps » et de « l’absence de temps ». La
vie telle qu’elle est, est complètement au-delà de toute compréhension tout
comme la vague ne comprendra jamais l’océan, parce qu’elle EST l’océan…
La vague et l’océan
Imaginez une vague dans un océan. La vague se dit à elle-même : « Je suis
séparée de l’océan ». Elle se croit et s’expérimente comme existant séparément
de l’océan. Elle croit qu’elle est née en tant qu’entité séparée et qu’elle mourra
un jour. Elle a une histoire d’un passé et d’un futur, elle peut parler de ses
expériences passées, ses succès, ses échecs, ce qu’elle a accompli, ses espoirs,
ses regrets et ses peurs. Et de milliers de façons différentes elle passe sa vie à
chercher : chercher l’amour, l’approbation, le succès ou l’illumination
spirituelle, et ce qu’elle recherche vraiment, bien sûr, c’est l’océan. Pourtant la
vague est déjà l’expression parfaite de l’océan – elle l’était depuis le tout début.
L’océan s’exprime au travers de toutes ces vagues apparemment différentes.
L’Un s’exprime au travers du « multiple », même si en réalité, le « multiple »
n’est pas séparé de l’Un.

Le fait est que la vague semble seulement exister, semble seulement – en réalité
il n’existe pas de vague séparée. La vague littéralement « ex-iste » (se tient en
dehors) de l’océan – mais en réalité, aucune vague séparée ne ressort. Il semble
que nous ayons là un paradoxe – une vague semble exister (ressortir) et en fait
n’existe pas (car comment quoi que ce soit pourrait-il ressortir, lorsque l’océan
est tout ce qui est ? Comment l’océan peut-il se tenir en dehors de lui-même ?).
Nous avons le paradoxe de l’impersonnel apparaissant comme le personnel. La
vague est à la fois le personnel ET l’impersonnel. À la fois, elle existe et n’existe
pas. Elle apparaît être séparée (l’histoire) et pourtant elle n’est pas séparée de
l’océan, de la vie.
Maintenant, le monde de la vague est le monde de la dualité. Du point de vue de
la vague, il semble qu’il existe des divisions : entre l’impersonnel et le
personnel, entre l’absolu et le relatif, entre la vacuité et la forme, entre la dualité
et la non-dualité. Cependant du point de vue de l’océan ces division n’existent
pas – rien n’existe. Seule une vague divisera le personnel de l’impersonnel, le
soi du non soi, quelqu’un de personne. L’océan ne peut pas diviser de cette
manière, car il est tout ce qui est, sans aucune possibilité de se diviser de luimême.
L’eau ne peut se diviser de l’eau.
Seule la vague parle. L’océan reste silencieux : il n’a rien à dire. Il « n’existe »
pas, car il ne peut « sortir de lui-même », il ne peut se séparer en aucune
manière.

Ainsi il devient clair que :
1. Seule l’apparence d’une personne pourra diviser le personnel de
l’impersonnel, puis affirmer que son expression ou son enseignement est l’un ou
l’autre.
2. Seule une personne affirmera ne pas être une personne, car seule une personne
verra cette division (personne / non personne). Identiquement, seul un soi
affirmera ne pas avoir de soi, seul un ego affirmera être libre de l’ego…
3. Seul un enseignement ancré dans la dualité rejettera comme dualistes d’autres
enseignements. Seul un enseignant en conflit avec sa propre ignorance donnera
l’étiquette d’ignorant à d’autres enseignants. Le monde est un parfait miroir de
vous-même.
4. Si un enseignement était parfaitement impersonnel, il n’existerait pas,
rencontres et retraites seraient impossibles. L’océan ne parle pas. Pour pouvoir
s’appeler impersonnel, un enseignement doit d’abord s’inscrire dans le
personnel, puis le rejeter. Ingénieux !

Tout cela est merveilleux et signifie que personne n’a les réponses. Cela signifie
aussi que lorsque l’on aborde l’océan, aucune vague ne peut être une autorité.
Aucune vague de l’océan ne peut transcender l’océan – car elles sont seulement
l’expression de l’océan. Une vague qui prétend avoir transcendé l’océan ou être
allé au-delà de l’océan, n’est toujours qu’une vague qui fait certaines
déclarations. Même le plus radical des enseignants de l’Advaita n’est toujours
qu’une vague. Personne n’a « atteint » l’impersonnel ou « n’est allé au-delà » du
personnel, parce que la vague ne peut pas aller au-delà d’elle-même. Toutes les
vagues sont égales en essence : elles sont eau.
En d’autres termes, l’impersonnel ne peut pas être l’impersonnel tant qu’il
n’inclut pas et n’embrasse pas le personnel. Cela semble être une complète
contradiction, mais vous devez souvent utiliser des paradoxes lorsque l’on parle
de quelque chose qui ne peut être mis en mots ! L’impersonnel est le personnel –
la non-dualité est la dualité – alors ils sont complets. Vous ne trouverez nulle
part l’impersonnel si ce n’est au coeur du personnel – un paradoxe absolu,
pourtant aussi simple que la respiration.

Je pense que ce qui a tendance à se passer est ceci :
1. La vague voit qu’elle est l’océan.
2. La vague utilise cette vision pour nier qu’il y ait d’abord eu une vague – ou
qu’il y en ait jamais eu une.
Oui c’est très subtil. C’est pourquoi vous devez être très prudent lorsque vous
parlez de non-dualité ! Vous voyez le chercheur veut être nourri. Dès que le
chercheur s’est emparé d’un concept – « il n’y a pas de moi, pas de monde, pas
de souffrance etc. » – si ce que ces mots désignent n’est pas vu avec une clarté
absolue, le chercheur les utilisera pour approfondir la recherche et
l’identification. Par exemple s’il n’y a pas de libre arbitre, pas de choix, si les
autres n’existent pas et que personne ne souffre, « je peux alors faire tout ce que
je veux, je peux sortir et tuer quelqu’un, cela est sans importance, parce que tout
est Un et qu’il n’y a pas de choix ». Voici ce qui se passe lorsque la non-dualité
devient un autre système de croyances, une autre religion, une autre forme de
séparation.

La fin du fondamentalisme
La façon dont je parle de la non-dualité a ainsi vraiment changé au fil des ans,
elle a évolué jusqu’à incorporer cette vision fondamentale de la non-séparation
entre ce que l’on appelle « le personnel » et « l’impersonnel ». J’avais l’habitude
de parler beaucoup plus du point de vue de l’Absolu – la perspective océanique :
ni moi, ni vous, ni monde – et je le fais encore parfois, mais seulement à certains
moments et dans certains contextes, lorsque cela semble approprié. Du point de
vue de l’océan, il n’y a ni temps, ni espace, rien à faire et nulle part où aller, car
l’océan est au-delà de toutes ces divisions. Cependant au même instant, la vérité
ultime s’exprime en tant qu’espace et temps, en tant qu’apparence des vagues,
en tant qu’apparence de quelqu’un dans un monde. Il n’y a ni vous, ni moi, mais
il existe l’apparence de vous et moi – c’est là où nous vivons, où nous nous
rencontrons : dans l’apparence. Vous n’existez pas, et pourtant vous êtes, c’est
pourquoi je peux vous aimer. Je ne suis pas ici en tant qu’entité séparée,
pourtant je suis ici, indéniablement, tout comme vous. Ce que je suis (en tant
qu’océan) est au-delà de l’histoire, et pourtant indéniablement l’histoire apparaît
(la vague) – et en tant que vague, je n’ai pas besoin de rejeter l’histoire ou
prétendre qu’elle n’existe pas – comment une histoire pourrait-elle en nier une
autre ? Je danse et joue en tant que vague, me connaissant à tout moment comme
l’océan, sans aucune contradiction. Cela n’apparaît comme un paradoxe que
pour le mental qui cherche…

Ainsi ce qui est vu actuellement est que la non-dualité n’est pas le rejet de la
dualité, mais sa célébration – une célébration si complète qu’il n’est pas même
possible d’utiliser les mots « non-dualité » et « dualité » séparés l’un de l’autre.
Quelqu’un et personne sont en réalité un – ils n’ont jamais été deux. S’il n’y a
« personne » c’est la crucifixion, et lorsque « quelqu’un » apparaît c’est la
résurrection. La crucifixion nécessite la résurrection pour être complète. Ainsi
l’Advaita radical n’est que partiellement vrai – jusqu’à ce qu’il se complète avec
sa réflexion.

Jeff Foster
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Extrait d'un article écrit pour la Revue du 3ème millénaire
traduit par Laya
Automne 2011
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